Origine et histoire
La bibliothèque municipale de Toulouse, construite entre 1932 et 1935, incarne un projet politique et culturel majeur de la municipalité socialiste dirigée par Étienne Billières (1925-1935). Dans un contexte de crise économique des années 1930, la ville lance des grands chantiers publics pour soutenir l’emploi local, dont cette bibliothèque conçue comme un « palais rêvé des livres et des travailleurs ». L’objectif est double : unifier les collections dispersées (notamment celles de la rue Lakanal, jugées indignes par le bibliothécaire François Galabert) et offrir un cadre monumental à la lecture publique, avec 324 places contre 50 auparavant.
Le bâtiment, œuvre de l’architecte Jean Montariol, s’inspire des bibliothèques Sainte-Geneviève (Paris) et Carnegie (Reims), tout en adoptant un style Art déco marqué par des lignes géométriques, des matériaux modernes (béton armé, toitures-terrasses) et un décor foisonnant. La façade impressionne par sa porte monumentale en bronze, ornée de médaillons célébrant l’histoire de l’imprimerie (Gutenberg, Estienne, Dolet), et une frise de 60 mètres sculptée par Sylvestre Clerc, illustrant l’émancipation de l’esprit humain. À l’intérieur, la grande salle de lecture (1 000 m2), éclairée par une coupole et des verrières, est dominée par le triptyque Le Parnasse occitan de Marc Saint-Saëns, mêlant troubadours et muses dans un paysage méridional.
L’emplacement, ancien couvent des Carmélites détruit à la Révolution, est choisi pour son lien avec le quartier étudiant médiéval, proche de l’université et de la bibliothèque universitaire. Le projet reflète une volonté régionaliste : près de 90 % des artistes et artisans impliqués (peintres, sculpteurs, ferronniers) sont toulousains ou méridionaux, membres de la Société des artistes méridionaux. Malgré les critiques de Pol Neveux, inspecteur général des bibliothèques, qui juge le décor « pâtisserie » et plaide pour un fonctionnalisme pur, Montariol impose une synthèse entre utilité (magasins de livres sur six niveaux, système de rayonnages révolutionnaire) et beauté, avec des matériaux nobles (marbre, pierre de Poitou) réservés aux espaces publics.
La bibliothèque est inaugurée le 30 mars 1935, devenant un symbole des politiques éducatives et sociales de l’époque. Ses collections, enrichies par le dépôt légal des imprimeurs locaux, incluent des manuscrits médiévaux, des incunables, et un fonds régional exceptionnel sur Toulouse et l’Occitanie. Classée à l’inventaire des monuments historiques en 1994, elle subit une rénovation majeure (1999-2003) pour moderniser ses infrastructures (climatisation, sécurité incendie) tout en préservant son décor d’origine. Aujourd’hui, elle abrite trois espaces principaux : Étude (fonds encyclopédique), Région (60 000 documents sur l’Occitanie), et Patrimoine écrit (150 000 ouvrages rares, dont des partitions et livres d’artistes).
L’architecture reflète une division fonctionnelle en trois corps : un bâtiment administratif, la salle de lecture (cœur symbolique du projet), et les magasins de livres, conçus comme une « carcasse métallique autoporteuse » pour supporter le poids des collections. Les artistes locaux, comme Henry Parayre (fontaines Jeune littérature et Littérature classique) ou Édouard Bouillière (vitrail L’Éducation de l’enfance), contribuent à ancrer l’édifice dans son territoire. Le mobilier d’origine, dessiné par Montariol et réalisé par l’ébéniste Maurice Alet, est remplacé en 2003 par des pièces contemporaines (Norman Foster, Arne Jacobsen), marquant une adaptation aux usages modernes sans altérer l’esprit du lieu.
Le décor, concentré sur les espaces publics, célèbre à la fois l’universalisme (Apollon, muses, progrès scientifiques) et l’identité occitane (troubadours, paysages méridionaux). La fresque de Saint-Saëns, par exemple, reprend la devise de Jacques Ier d’Aragon en occitan, tandis que les fontaines de Parayre opposent tradition et modernité. Ce dialogue entre local et global, combiné à une architecture avant-gardiste pour l’époque, fait de la bibliothèque un témoignage unique des utopies éducatives et artistiques des années 1930, où le livre est vu comme un outil d’émancipation collective.